Qui sont ces Russes qui ont rejoint la Résistance française ?
Jean-Yves Sardella – Délégué Général du Souvenir Français de Savoie
Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux citoyens russes et soviétiques ont rejoint les rangs de la Résistance pour lutter contre l’occupation nazie côte à côte avec le peuple français. Aujourd’hui, nous revenons sur leur histoire.
Si la Résistance française a joué un rôle clé dans le combat contre l’occupation allemande, on aborde rarement la question de la participation étrangère, et notamment l’engagement des personnes d’origine russe, dans la lutte contre l’Allemagne nazie. Et pourtant, ils furent nombreux à combattre avec les Français contre l’ennemi commun. En cette période historique tragique, les destins des Russes.
Selon le dernier recensement réalisé avant la guerre en 1936, la France comptait près de 80 000 Russes ou naturalisés d’origine russe. Beaucoup d’entre eux sont venus en Europe à la suite de la révolution de 1917. Certains exilés, tantôt appelés Russes blancs, tantôt émigrés de la première vague, ont après le drame du déracinement rejoint la Résistance dès la première année de l’occupation pour défendre la France et ses valeurs.
Le phénomène de la participation russe dans la Résistance comprend deux aspects : d’un côté on retrouve les émigrés russes révoltés par l’offensive allemande contre l’URSS, et de l’autre côté des prisonniers de guerre soviétiques envoyés par les Allemands pour réaliser des travaux forcés en France. Après leur évasion, ces soldats soviétiques rejoignaient souvent les groupes de la Résistance.
Voici l’histoire de l’un d’entre eux : Nicolas Townley.
UN FRANÇAIS LIBRE ÉTRANGER
L’engagement dans la France Libre (1941-1945)
Au printemps 1940, l’armée française est défaite et la France progressivement occupée par les forces de l’Allemagne nazie. Nicolas Townley se trouve au Levant (actuels Syrie et Liban) au sein de l'armée française restée fidèle au régime de Vichy, dirigé par le maréchal Pétain. Lors d'une bataille, il se retrouve face aux soldats de la France Libre, mouvement de résistance fondé par le général de Gaulle à la suite de son appel du 18 juin 1940.
« J’ai eu honte ! Je m’étais battu contre des alliés ! Ça ne pouvait pas durer. (...) Tout en moi me disait de se ruer vers eux, de leur faire savoir qu’on était avec eux, pour le meilleur et pour le pire ! Pour la France ! (...) Profondément écœuré, j'ai décidé d'agir. Avec 3 copains nous partîmes une nuit… Il n’y avait qu’une solution pour franchir (les postes) : la mer. (...) Quand tout à coup, projecteur et une sommation « Halte ! ». Les balles pleuvaient ! J’ai plongé et après avoir nagé une vingtaine de mètres sous l’eau, fait surface. (...) J'étais enfin chez le général de Gaulle, dans la bonne voie, j’en avais la certitude. » Mémoires de Nicolas Townley. (fonds F 67).
Nicolas Townley, Russe, Français libre, fait ainsi partie de ces étrangers qui ont fait le choix de rallier le général de Gaulle. Son parcours peut être retracé grâce aux archives. Il sert ici aussi de fil directeur à des explications méthodologiques pour permettre aux candidats et candidates qui le souhaitent de reconstituer à leur tour des trajectoires.
Le croisement des sources, essentiel en histoire, permet d’appréhender la richesse de sa trajectoire. Né en 1907 à Saint-Pétersbourg dans une famille de la haute société russe, il s’exile avec sa famille en Belgique puis en France après la révolution russe de 1917. En 1931, alors âgé de 24 ans, il s’engage dans la Légion étrangère. Présent au Levant au début de la Seconde Guerre mondiale, ce militaire refuse l’armistice. Plutôt que d’être rapatrié en France métropolitaine, dirigée par le régime de Vichy, choix que font beaucoup d’autres soldats, il fait celui décisif de rallier les Forces françaises libres (FFL) le 5 août 1941 à Beyrouth, comme l’atteste son acte d’engagement contenu dans son dossier d’homologation, conservé au Service historique de la Défense dont la cote peut être trouvée sur le site Mémoire des hommes (SHD, Vincennes, GR 16 P 576257). Il est affecté dans la 13e demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE), unité de la 1ère Division Française Libre (1ère DFL). Dès lors, il participe à la plupart des campagnes de la France libre. Parce qu’il maîtrise plusieurs langues – russe, polonais, allemand, français, anglais – il est d’abord interprète. Devenu ensuite opérateur radio de son unité, il s’illustre particulièrement lors de la bataille de Bir Hakeim (27 mai-11 juin 1942), ce qui lui vaut d’apparaître dans la presse, notamment en couverture du magazine The War Illustrated du 10 juillet 1942, d’être décoré de la croix de guerre avec palme par le général de Gaulle en personne en août et de recevoir la médaille militaire le 17 septembre 1942.
Pour approcher son vécu, d’autres sources sont nécessaires, au-delà de ces sources administratives qui permettent de reconstituer son parcours. Devenu le visage du soldat héroïque de la France libre, le récit de son expérience combattante et ses impressions face à l’exposition médiatique qu’il connaît se retrouvent dans ses mémoires conservées à la Fondation Charles de Gaulle dans un fonds d’archives qui lui est dédié (F 67).
En plus de ce document privé, jamais publié à ce jour, ce fonds rassemble des archives administratives, tels des états de service et de la correspondance, qui permettent de suivre le légionnaire en Libye et en Égypte en 1942, en Tunisie en 1943, en Italie en 1944, et en France, du débarquement de Provence en août 1944 aux combats dans la poche de Colmar où il est grièvement blessé le 25 janvier 1945.
Des certificats médicaux témoignent par exemple de la gravité de la blessure qu’il reçoit au bois d’Elsenheim. Fauché par un éclat de mortier à la tête, alors qu’il assurait une liaison périlleuse entre compagnies, il est hospitalisé pendant toute l’année 1945.
Cela met un terme à sa carrière militaire : invalide de guerre, il est réformé en 1946 et quitte la Légion étrangère en 1947. En reconnaissance du sang versé pour sa patrie d’adoption, il devient chevalier de la Légion d’honneur par un décret du 20 mars 1948, puis est naturalisé français par un autre du 17 décembre 1948.
La reconnaissance de son engagement militaire passe non seulement par l’attribution de décorations pendant et après le conflit – à celles citées précédemment s’ajoutent la médaille coloniale et la croix du combattant volontaire de la Résistance, mais aussi par la naturalisation et l’octroi d’une pension d’invalidité. Le parcours de Nicolas Townley illustre le rôle central des légionnaires étrangers dans la victoire.
Figure typique du militaire expérimenté, qui a fait le succès de la 13e DBLE, il incarne aussi une trajectoire exceptionnelle, tant son engagement dans les FFL est précoce et les théâtres d’opérations couverts multiples.
Je remercie Mme Corinne Townley, membre titulaire de l’Académie des Sciences Belles Lettres et Arts de Savoie, pour ces sources historiques.
- Sources : Fondation Charles de Gaulle (Parcours de Nicolas Townley - archives numérisées issues du fonds F 67.)
- Lettre de la Fondation de la Résistance N°126 – Sept 2026
- Mémoires de Nicolas Townley, pp 61-65, 1972, © Archives de la Fondation Charles de Gaulle (fonds F 67).